Sa vulnérabilité
« Donner un sens à sa condition, donne de la valeur à son existence. »
Si le temps qui passe n’est qu’une figure de l’esprit en rapport avec une planète qui tourne sur elle-même et autour de son astre, il est beaucoup plus réel et inévitable que l’humain, lui, passe. Alors, ce temps, le nôtre, qu’en faisons-nous ?
Malheureusement, j’observe, je touche la chair souffrante collée, granuleuse, épaissie, indurée, douloureuse, tourmentée de celles et ceux qui ne tiennent encore debout que grâce à des tuteurs injonctifs et de nombreux médicaments. Gangréné par les émotions pathogènes, le corps empoisonné hurle la souffrance de l’esprit, et, sans jamais perdre la face, sa marche forcée à reculons le précipite dans la fosse à cadavres qu’il n’aura même pas vue. Les mains et l’esprit du masseur sont témoins de cette comédie humaine dramatique et ne peuvent que tenter de redonner un peu d’élan à la roue, un renouveau, un second mouvement, un Oui sacré.
Pour beaucoup d’entre nous, la responsabilité de notre santé nous incombe et le pas à faire pour revenir à soi ne sera pas celui d’un autre.
Bien souvent, la douloureuse expérience de la maladie, du mal-être, de la souffrance dont chacun peut être le témoin n’est la faute de personne. Ni la sienne, ni celle d'un autre.
Se chercher un coupable nous laissera sur place. Vouloir comprendre comment et pourquoi notre santé s’est dégradée est salutaire, mais rendre fautif un père, une mère, notre chef hiérarchique, le monde entier ou nous-même empêchera la vidange salutaire de rancoeur, de culpabilité et de remords de nos cellules.
Du ressentiment à la colère ou à la haine il n’y aura que la compréhension et le détachement, voire le pardon, qui permettra une véritable libération. Comprendre que nous ne sommes ni les abjections subies et les hontes vécues, ni les remarques meurtrières, les regards tueurs ou les paroles blessantes de ceux que l’on a côtoyés ou que l'on côtoye encore, ni leur volonté et leur projection sur nous, mais bien des individus doués d’intelligence pour comprendre l’existence, avec toute la part d’horreur et de chaos qu’elle comprend, afin de surpasser la fatalité que certains résumeront en une phrase : « A quoi bon ? » ou « Ma foi tant pis ». Nous sommes continuellement en devenir et libres de chercher à comprendre et trouver nos réponses. Notre santé est notre responsabilité. Elle n’appartient à personne, sinon nous-même. Le dynamis [1] de nos cellules donne à notre corps la capacité de régénération propre à chacun.
Les causes des maladies et autres troubles ou affections sont très souvent considérées comme orphelines. L’aspect génétique peut-être évoqué, sans donner plus d’explications, tandis que le hasard, sans argument supplémentaire, peut permettre de botter en touche. Est-ce le hasard qui nous a doté d’intelligence ? Pour ma part, je n’y crois pas, et les gènes ne s’expriment jamais sans raison, sans stimulus. A la lumière de l’épigénétique, même les fardeaux héréditaires seraient réversibles. Et si nous cherchions encore pour mieux comprendre ?
Je ne connais pas les limites de régénération de notre corps et celles de notre dynamis. Il y en a, c’est une évidence, il nous appartient de les découvrir. Cette démarche est en soi déjà une partie du soulagement physique et psychique et peut-être de la guérison.
Les manifestations cliniques et symptomatiques non expliquées sont propices à l’abattement et au découragement. Donner un sens à sa condition, donne de la valeur à son existence. Ce puissant remède universel inscrit en nous peut expliquer pourquoi, parfois, les plus mal lotis ne sont pas forcément les plus malheureux. Heurtés dans leur santé, mais attachés à l’aspect sacré de la vie, ils manifestent plus d’enthousiasme dans leur quotidien que la pâle figure de l’être hyper connecté que nous devenons, au consumérisme débridé et se réjouissant de chaque progrès technologique comme le gage de notre bonheur augmenté et notre quasi immortalité.
La notion de spiritualité, que son origine soit cosmologique ou divine, à chacun d’en chercher la nature, permet de concevoir un idéal supérieur à notre statut de bipède primate appelé humain. Rechercher à atteindre cet idéal pour le cultiver donne un sens et nous préserve des croyances marchandes sur la possession d’un objet garantissant notre bonheur. C’est ce qui nous permet d’envisager un dénouement sensé à notre existence. Sans le spirituel, sans idéal spirituel, nous sommes réduits à n’être qu’une marchandise de plus à consommer. Nous sommes alors des utilitaires.
Toutes les civilisations anciennes ont élaboré des concepts spirituels et mystiques très similaires les uns des autres, sans jamais pourtant avoir été en contact. Il semble être inscrit dans le fondement de l’existence de l’humanité, un besoin naturel de chercher et répondre en présence de notre impossibilité à concevoir le rien, le vide, le néant. Ignorer cet état de fait, c’est ignorer notre nature humaine et la réduire à une machine, une coquille vide.
L’histoire ne manque pas d’exemple, hélas, de peuples que l’on a réduit à une simple valeur économique, ou plus de valeur du tout. Dépouillés de leur humanité, ces peuples ont été réduits à des objets sur des places de marché ou traités comme des sous-hommes dans des camps de prisonniers, tandis que d’autres ont été parqués dans des réserves, laissés pour mort dans leur pays sous embargo ou simplement exterminés. Sans idéal spirituel, nous sommes des coquilles de noix vides, des objets purement matériels, des outils à jeter après usage, des êtres produits et reproduits. Par analogie, cela en revient à ignorer l’espace « vide » de l’atome, sous prétexte qu’il n’y a « rien ». Sans signification, notre vie est alors un espace vain réduit aux gesticulations d’une entité mécanique poursuivant deux objectifs : l’accumulation de biens et de richesse et la consommation de divertissements. Nous devenons alors superflus et pour certains sombres idéologues, surnuméraires.
Tôt ou tard, cette réalité matérielle et anthropologique ne peut plus être ignorée et la prise de conscience, si elle a lieu, peut être brutale. Sinon, l’incompréhension de ce qui nous arrive nous conduira à finir notre chemin les yeux hagards au crépuscule de notre vie, comme devant un spectacle dont on ne comprend pas l’histoire, qui est pourtant la nôtre, mais qui nous semble étrangère faute d’en avoir été l’acteur. La fin est alors tragique et le sentiment d’être perdu nous ramène à notre vulnérabilité de petit enfant que l’on a laissé loin dernière nous, seul, abandonné, ignoré et sans avoir grandi avec lui.
Survivre en cherchant une raison d’exister à l’extérieur de soi, c'est le mouvement que fait le nouveau-né, en s'accrochant au sein de sa mère, cela est nécessaire au balbutiement de son existence.
Pourtant, pour continuer de bien grandir, il devra, un jour, se nourrir d'autre chose ; trouver en lui et par lui-même le moyen d'exister.
Là est peut-être le sens de sa vulnérabilité. Elle nous ramène au besoin de réconfort de l'enfant, de son enfant intérieur. Au besoin de compréhension propre à la nature humaine. Elle nous replonge dans un monde sans masque, authentique, spontané. Celui de l'enfant qui cherche à comprendre, qui se pose des questions, qui ose demander de l'aide et qui n'a qu'un seul objectif : découvrir. Se découvrir. Les deux ne forment qu'un.
La vulnérabilité nous permet de revenir à soi et annonce l'évolution de l'enfant ainsi que l'accroissement de notre puissance d'être et de devenir. L'adulte se réconcilie avec l'enfant. Sa vulnérabilité devient une force et le rend libre et autonome. En exploitant notre dynamis, nous pouvons traverser nos océans de vulnérabilité et franchir des caps, des détroits et atteindre l'isthme du monde de l'enfant à celui de l'adulte.
Voilà, peut-être, le sens des coups durs qui nous frappent et nous rendent vulnérables.
Cas pratique inspiré de faits réels :
Cette jeune personne sportive, coiffée d’un casque noir et d’un blouson en cuir noir, gantée et bottée jusqu’aux genoux, prête à chevaucher sa moto.
Elle semble être sur la bonne route. Sans aucun doute, elle fonce dans la vie sans jamais se retourner. Derrière elle, des études qu’elle a terminées avec succès et, devant elle, une carrière en or se profile. Aux questions : « Fais-tu ce que tu souhaites ? Est-ce véritablement ton intention ? ». Elle ne prend même pas la peine d’y répondre, tellement cette interrogation lui semble inappropriée. Et pourtant, fauchée par une voiture en se rendant à son travail, hospitalisée dans le coma durant plusieurs semaines, elle sera reconnaissante d’avoir frôlé la mort afin de sauver son existence.
Je reçois cette personne quelques années après son accident. Nous faisons connaissance. Il m’est très facile et agréable de rentrer en relation avec elle, tant elle est spontanée, sans artifice et apaisée. Libre d’Être.
En me décrivant ce qui lui est arrivé, mon nouveau patient prend un air un peu plus grave. La violence de son accident, malgré sa perte de connaissance et de mémoire des faits, a marqué son existence d’une empreinte forte. Il m’évoque sa cicatrice de trente centimètres sur sa cuisse, son abdomen perforé et ses os cassés. Son corps traumatisé lui suggère régulièrement et depuis longtemps d’aller se faire soulager. Aujourd’hui, l’ancien motard qui fonçait sans se retourner, prend son temps.
Je découvre ses cicatrices en effleurant sa peau, constate son tonus musculaire, teste la mobilité de ses articulations et la sensibilité de son abdomen. Au préalable, je l’ai invité à me signaler les régions de son corps qui méritent plus d’attention et de précaution. Hormis la rééducation en physiothérapie, le miraculé n’a jamais bénéficié des manipulations tissulaires d’un masseur. Je prévois un traitement de plusieurs séances durant lesquelles nous avancerons pas à pas, laissant les ressentis guider nos rencontres et les améliorations orienter mes soins.
Durant une séance, pendant laquelle je traite la cicatrice de sa cuisse, mon patient me fait part de ce qu’il avait perdu suite à son accident. Il avait perdu quelqu’un. Ce quelqu’un portait le même nom et prénom que lui, était né le même jour, au même endroit. Il était physiquement identique. Cet alter ego lui évoque un parfait étranger aujourd’hui. Pire que ça, un traître, un voleur d’esprit. Pourtant, il ne lui en veut pas. Le rescapé a compris qu’il avait été piégé par les sirènes qui mènent au naufrage. Le jour du choc, il n’en garde aucun souvenir, mais se rappelle très bien de la tristesse qu’il éprouvait au fond de lui dans son ancienne vie. Une tristesse muette, silencieuse, latente, qu’il ne percevait pas tant qu’il était en fuite sur la route et, pour le reste du temps, il l’ignorait, tout comme il ignorait son désarroi.
L’effroi qui le faucha ce jour-là tua sur place une partie de lui. Dans une mare de sang et de chair sur la route, gisaient tous ses dragons. Il s’était purgé de son mauvais sang et étripé bestialement. Dans sa fuite en avant, de succès en succès, de réussite en réussite, il avait oublié l’essentiel, mais ne savait pas comment freiner. Pourtant, une petite voix criait depuis longtemps qu’il faisait mauvaise route, c’était sa voix d’enfant qui pleurait. La tristesse venait de là. Elle demandait de l’écouter, mais lui, continuait à ricaner et toiser du regard les autres. Chacun son masque, le mien est en or, pensait-il.
Des pensées mortifères façonnèrent ses intentions jusqu’à, inconsciemment, provoquer un accident.
Mon patient est convaincu que son drame lui a épargné une existence vide de sens. Il observe avec distance qui il était et ressent de l’apaisement grâce à qui il est aujourd’hui.
Son expérience rejoint celles de nombreuses personnes rencontrées à mon cabinet. Durement écorchées par un accident, un traumatisme durant l'enfance ou frappées par la maladie, ces personnes semblent parler d’une seule voie lorsqu’elles me regardent posément, presque en s’excusant, et me disent qu’elles comprennent leur malheureuse situation, voire qu'elles sont reconnaissantes du « malheur » vécu qui leur a permis d’être plus en accord avec elles-mêmes. Ces personnes évoquent souvent une renaissance. Qui de mieux que l'enfant pour poursuivre son chemin après la (re)naissance ?
Je ne veux pas minimiser la souffrance, parfois insurmontable, que l'existence peut apporter, mais simplement témoigner du potentiel de vie en nous. L'indulgence est primordiale. Être face à soi-même ne veut pas dire cultiver l’individualisme, au contraire, l’entre-aide dénuée de jugement peut faire la différence.
[1] Du grec ancien qui signifie la puissance d’être ou de devenir physiquement et/ou moralement.
Lecture recommandée : La résilience ou comment renaître de sa souffrance ? - de Boris Cyrulnik, ISBN : 2849220647